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4 octobre 2006 3 04 /10 /octobre /2006 13:33

 

Emmanuel Mounier et la renaissance de la JEC (fin)
par Jean Paul Sagadou
 
Le personnalisme, il faut le redire avec Paul Fraisse, « n’est pas une doctrine, un système, voire une revue, il est l’utopie fondamentale qui doit régir nos pensées et guider nos pas. Exigence essentielle, elle est la référence constante de nos conduites et de nos jugements »40. Nous pouvons continuer à penser que le personnalisme peut être un ressort puissant pour la renaissance de la J.E.C. Il peut donner des raisons de vivre et le courage de rompre avec le monde actuel dans ce qu’il a de vicieux et de se préparer aux tâches auxquelles nous sommes confrontés aujourd’hui.
 
 
Conclusion
 
Avec le personnalisme, la J.E.C n’est pas en terre inconnue. Les propos de Mounier correspondent bien à ce que la J.E.C essaie de promouvoir : la cohérence entre les idées, les paroles et les actes, l’interaction, les échanges entre le politique et le spirituel , le lien entre les idées et les actions, la nécessité de l’engagement, le désir de s’ouvrir aux autres y compris les non croyants, sur la base des valeurs évangéliques. Le personnalisme communautaire répond à nombre de questions que les jeunes se posent au sein du mouvement J.E.C, dans la perspective de la construction d’un projet qui sorte de l’apathie contemporaine et qui intègre l’altérité. Il s’agit de s’engager dans la voie du refus de cette société individualiste, inégalitaire et ultra libérale et affirmer un intérêt pour l’économie sociale, et le développement durable.
 
Le défi majeur pour la J.E.C est d’établir un bilan de santé du mouvement, voir s’il y a des mutations possibles, s’interroger sur sa pédagogie, son organisation, la permanence, son projet directeur. Cela peut se faire avec des apports extérieurs de sociologues, philosophes, économistes, géographes, historiens, pour aller plus loin que de simples constats et refonder le mouvement. La lecture de Mounier pourrait être une planche de salut pour nombre de jeunes aujourd’hui, qui ont perdu toute espérance, toute croyance en un avenir meilleur, un autre possible. C’est qu’affirme J.Conilh :
 
« Le développement arborescent des techniques de communication,(…), le retour du phénomène religieux ne devraient-ils pas, quoi qu’on pense, nous inciter à un effort culturel pour forger une vision d’ensemble un horizon commun, indispensable à la vie des hommes en société ? Il ne s’agit en aucun cas de répéter ni même d’imiter la synthèse de Mounier, mais son audace intellectuelle nous donne à penser dans la crise et le désarroi où nous sommes(…). La personne humaine que l’on confond souvent avec l’individu, se définissait essentiellement pour Mounier par sa relation à autrui. L’individu et la liberté sont les principes et les seuls fondements des démocraties modernes. Les individus peuvent user de leur liberté pour un repliement sur eux-mêmes et un désintérêt de la chose publique, comme Tocqueville l’avait pressenti. Mais ils peuvent aussi user de leur liberté pour créer des liens multiples avec leurs semblables, dans tous les espaces et les modalités de leur vie. La démocratie n’est pas qu’un mode de gouvernement, mais un style de vie, la recherche d’un mieux-vivre ensemble par la parole partagée et l’action en commun dans les espaces publics qu’il nous faudrait inventer »41.
 
 
 
 
 
ANNEXES
 
 
Emmanuel MOUNIER et l’Eveil de l’Afrique Noire.
 
 Communication de Jean Paul SAGADOU au colloque de Grenoble (France) sur le thème « Actualité d ’Emmanuel Mounier, une culture pour l’action », les 22 et 23 mars 2002,voir texte dans « Bulletin des Amis D’Emmanuel Mounier » (Actes des Rencontres de Grenoble), n°92, septembre 2002, pp.72-75
 
            Permettez qu’en intervenant, je dise d’abord merci à la Mairie de Grenoble pour nous avoir invité, en tant qu’africains M. Nanema et moi, à cette rencontre autour de l’actualité d’Emmanuel Mounier. Le 30 avril 1947, Emmanuel Mounier écrivait déjà : « une Afrique nouvelle commence à naître »1. Il percevait cette « naissance » comme une « révolution » et il ajoutait que le continent africain avait sa note à donner dans le concert des civilisations. Beaucoup d’hommes commencent à comprendre ce que cela signifie aujourd’hui. C’est dans cette perspective que j’essaie de saisir la portée des mots de Jean Guitton dans son Testament philosophique quand il écrit que  : « l’Afrique, est le continent de l’avenir ». L’avenir dont il est question, est à bâtir et à construire à travers le choix d’un horizon proprement humain. C’est vous dire combien il est important pour nous d’être ici pour nous le redire à nous-mêmes et à vous que le personnalisme communautaire d’Emmanuel Mounier est notre « rêve », notre « imaginaire », notre « utopie » et notre « référence » pour l’avenir de l’homme en Afrique. Mais que retenir de l’actualité africaine d’Emmanuel Mounier ? Très modestement, je voudrais procéder à une petite relecture du passé et vous faire voir le sens dans lequel nous travaillons en ce moment.
 
D’abord, il faut noter ceci : l’idée personnaliste n’est pas à ses débuts dans le monde africain. Mounier a laissé les traces de ses pas et les germes de sa pensée en Afrique. Il a « semé » pour ainsi dire le personnalisme communautaire en 1947 lors de son long périple à travers le continent noir. C’est de là que nous est né « l’ Eveil de l’Afrique noire »2 un livre qui mérite qu’on l’ouvre, qu’on le lise et qu’on le médite. Un livre qui montre que si Mounier est allé en Afrique comme conférencier de l’Alliance Française, que s’il a beaucoup parlé, il a su aussi beaucoup écouter, beaucoup voir, et qu’il s’est efforcé de comprendre et de saisir le fait humain africain. Et quand on a fini de lire « l’Eveil de l’Afrique noire », on ne peut que reprendre les mots de Jean Rabaud : « Quel dommage, écrivait-il, pour le lecteur que le voyage de Mounier n’ait duré que deux mois ! »[1].
 
Il faut le dire : c’est une grande responsabilité pour nous de penser aujourd’hui que Mounier a été très proche d ’ Alioune Diop, le fondateur de Présence Africaine . Inutile de vous dire qu’à travers l’idée de « révolution personnaliste communautaire » de Mounier, on trouve de curieuses consonances avec la pensée et les réalités socioculturelles de l’Afrique traditionnelle. Une Afrique où l’équilibre et l’épanouissement de la personne se trouvent assurées par son intégration communautaire dans la société et où il puise sa force pour l’action. Je voudrais pour ce qui concerne le passé rappeler ici les mots de Mgr Tchidimbo, Archevêque émérite de Conakry : « Nous avons fréquenté, (…) Emmanuel Mounier, cet africain par vocation, écrit-il. Tous les hommes de couleur qui ont eu le bonheur de l’approcher, assurément exprimeraient mieux que moi ce que l’intelligentsia du Continent lui doit »[2] . Cette intelligentsia n’a pas été totalement avare de ce qu’elle devait à Mounier. Senghor, Nkrumah , Nyerere , notre compatriote l’historien Burkinabé Joseph Ki Zerbo, ainsi que tous ceux qui dans les années 50 ont milité dans l ’Union des Etudiants Catholiques (U.E.C.A), comme le Camerounais Georges Ngango, ont été fortement influencés par le personnalisme et ont travaillé dans le sens d’une action prenant en compte les multiples dimensions de la personne humaine. Dans la conférence qu’il a donnée au colloque de l’UNESCO (Paris) en octobre 2000, le Sénégalais Amady Aly Dieng, qui a eu la chance de voir et d’entendre Mounier en mars 1947, écrit que : « après la deuxième guerre mondiale, les étudiants africains venus en France poursuivre leurs études (…) ont senti l’influence de plusieurs courants de pensée : le marxisme, la négritude, le pharaonisme (…) l’existentialisme de Jean Paul Sartre , et le personnalisme d’Emmanuel Mounier ». Mais on sait que fondamentalement les étudiants africains sont restés méfiants à l’égard de la pensée de Marx et que par ailleurs, l’athéisme de l’existentialisme sartrien ainsi que le caractère hermétique de son langage philosophique ne les attirait pas vraiment. Et dans un ouvrage que lui-même a écrit il y a plus de dix ans et intitulé : « La Fédération des Etudiants d’Afrique Noire en France (F.E.A.N.F), Aly Dieng peut affirmer : « le personnalisme d’Emmanuel Mounier a eu un certain  impact notamment sur les étudiants catholiques ; l’influence de ce philosophe, précise t-il , a été rendue possible grâce à ses relations amicales avec Alioune Diop, directeur de la revue «  Présence Africaine », à sa lettre à un ami africain publiée dans le premier numéro de cette revue et à son ouvrage : L’Eveil de l’Afrique Noire 1.
 
Qu’en est-il aujourd’hui ? J’ose affirmer que nous sommes issus d’une génération déchirée et sacrifiée : « sacrifiée par la poussée commune » comme dit Mounier. Sacrifiée par toutes sortes d’idéologies qui nous ont étouffé et ont trahi l’espérance des hommes de nos nations en repoussant et en niant les valeurs d’ouverture et de transcendance de la personne. C’est cette génération, la nôtre, qui cherche aujourd’hui des structures humaines solides pour poser l’homme et son destin et acquérir un peu de certitude qu’il ne basculera pas, qu’il ne sombrera pas.   C’est pourquoi, nous avons entrepris depuis 1995, d’aller à la rencontre du personnalisme communautaire d’Emmanuel Mounier. Nous ne cherchons pas à refuser le passé de l’Afrique. Nous voulons plutôt lui redonner un souffle nouveau.
 
 En lisant Mounier et en méditant sa pensée, nous nous rendons compte que son entreprise, celle de réaliser une révolution personnaliste et communautaire, malgré son conditionnement historique et géographique différent, a des résonances énormes avec celle qui nous sollicite aujourd’hui sur le terrain africain. Un terrain asphyxié par toutes sortes de maux. Certains n’ont pas tort de parler de crise de l’identité africaine tout en nous invitant à refuser l’ordre actuel, qui n’est autre qu’un « désordre établi » pour reprendre les mots même de Mounier. Le philosophe camerounais Ebénézer Njoh Mouelle pense que « la crise de l’homme africain s’appelle dépersonnalisation »[3]. Selon lui, le mal fondamental que le développement devrait réparer en Afrique, c’est une certaine dégénérescence de l’homme pris dans un vertigineux tourbillon de valeur. Engelbert Mveng parle même de « paupérisation anthropologique » pour caractériser cette dépersonnalisation. Ainsi notre révolution, celle dont parlait Mounier, doit être une révolution de la conception de l’homme. Nous sommes engagés sur la route du personnalisme avec le désir fort d’inaugurer pour l’Afrique et pour le monde une nouvelle tradition philosophique, politique et économique qui fasse droit aux interrogations légitimes de nos peuples. Disons que nous sommes très soucieux d’une véritable renaissance, d’une véritable « refondation » de l’Afrique. Nous pensons avec Vincent Triest que le personnalisme pourra être le moteur d’une nouvelle Renaissance africaine, s’il devient le « paradigme présent » et visible nulle part … ailleurs que sur le visage des hommes qui s’en inspirent[4]. Notre tâche à nous, est de susciter des réflexions sur les implications de la philosophie de la personne dans l’Afrique d’aujourd’hui. L’insistance de Mounier sur l’urgence d’une nouvelle civilisation doit renouveler nos questionnements sur le sens de la société et de la politique. Il est clair que près de 50 ans après la décolonisation, une profonde déception règne encore et toujours chez beaucoup d’Africains. Dans leur ensemble, les gouvernements africains ne réussissent pas à prendre en charge les besoins fondamentaux des hommes et des femmes. Nous pensons que Mounier peut aider à discerner les enjeux du présent et à dégager des perspectives d’avenir. Notre tâche fondamentale aujourd’hui est de présenter la pensée de Mounier à l’Afrique, une pensée qui est susceptible de « dialectiser fructueusement » nos tâtonnements actuels, dans une Afrique qui cherche à mieux définir les contours de ses projets de société plus respectueux des valeurs humaines, qui caractérisent l’homme noir et qui font l’un des espoirs de la recherche de solutions à l’actuelle crise mondiale de la civilisation. Parler, mais aussi agir. Notre énergie est orientée vers la préparation d’un colloque international sur le thème « Philosophie, Education et Citoyenneté chez Emmanuel Mounier ». Mon souhait, pour terminer, c’est que nos recherches sur le plan international convergent très progressivement pour un monde plus humain. Nous sommes « sur le même bateau, secoué par les vents (…) tendus vers un seul espoir commun aux hommes de toute peau ». « Il dépend de nous de semer ici, dès l’origine, les germes d’une communauté fraternelle ou les grains fous de la discorde ».
 
 

 

2. Emmanuel Mounier face à la jeunesse africaine.
 
            Article publié dans le Pélican ( Mensuel catholique d’informations générales du Burkina Faso) n°55, octobre 2002
 
Les 22 et 23 mars 2002, la Mairie de Grenoble (Ville natale d’Emmanuel Mounier), patronnait, en collaboration avec l’Association des Amis de Mounier en France, un colloque sur le thème : « Actualité d’Emmanuel Mounier, une culture pour l’action ». 50 ans après sa mort, le philosophe Emmanuel Mounier (1905-1950) reste suffisamment, inconnu par beaucoup de nos   contemporains, même s’il est vrai que sa pensée connaît un certain regain d’intérêt. Nous voudrions poser la question de cette actualité de Mounier pour l’Afrique dans une perspective beaucoup moins liée à l’histoire qu’à la capacité que peut avoir cette pensée de contribuer à la construction du continent africain. C’est suffisamment clair : historiquement parlant et peut-être même idéologiquement, des noms comme Mao, Lénine, Proudhon, Che Guevara, Karl Marx, sont connus de la jeunesse africaine. On trouve souvent leurs images dans les chambres de certains étudiants. Nos universités africaines ont pensé à un moment donné que certains courants de pensée, comme le marxisme, étaient susceptibles de créer un mouvement révolutionnaire capable de dialectiser fructueusement l’avenir du continent. C’était ne pas comprendre qu’aucune anthropologie solide ne soutenait ces idéologies périmées et que rien de sérieux ne pouvait se fonder sur les formules d’un marxisme vulgaire qui n’a pas manqué de trahir l’espoir des peuples africains. C’était oublier, selon l’expression même de Mounier, que le marxisme était fondamentalement « un réalisme tronqué ».
 
Après la seconde guerre mondiale, les étudiants africains venus en France poursuivre leurs études faute d’universités dans leurs pays ont subi l’influence de plusieurs courants de pensées tels que le marxisme la négritude, le pharaonisme des abolitionnistes, l’existentialisme de Jean Paul Sartre et le personnalisme d’Emmanuel Mounier. Pour ce dernier courant qu’est le personnalisme, l’influence a été très timide et l’héritage suffisamment mal assumé. C’est pour cela que le Camerounais Georges Ngango, l’un des plus grands connaisseurs africains de Mounier peut écrire  « les africains ne connaissent pas assez la pensée et l’œuvre d’Emmanuel Mounier. Or la révolution personnaliste et communautaire de Mounier est pour l’Afrique et ses valeurs communautaires, une révolution encourageante, parce qu’elle redonne une réelle valeur des structures communautaires africaines que d’aucuns trouvent aujourd’hui dépassées par la marche de l’histoire. » (G.Ngango, Actualité africaine d’Emmanuel Mounier, in Bulletin des Amis d’Emmanuel Mounier, n°27, Janv. 1966,p. 34)
 
Inventer l’avenir avec le personnalisme
 
            Nous pensons qu’il faut s’interroger sur l’actualité de Mounier pour la jeunesse africaine. Non pas une actualité au sens de ce qui se fait sur Mounier, mais de ce qui peut se faire avec Mounier et avec son personnalisme pour inventer l’avenir. Au colloque de Paris en octobre 2000, Guy Coq précisait que le but était de « montrer l’actualité d’une œuvre trop méconnue, qui passe pour une pensée molle alors que les jeunes pourraient y trouver un levier pour fonder leurs engagements ».
 
Il nous semble que la jeunesse actuelle en Afrique est désorientée. Elle vit une époque qui la prend à la gorge. Elle cherche à habiter une époque très dure où les hommes les plus sérieux refusent d’assumer leur devoir d’hommes. La jeunesse africaine est mal élevée, mal éduquée. Elle n’a pas pour elle les armes qu’il faut pour affronter le monde et pour « rencontrer » les événements. C’est une jeunesse emprisonnée dans les nécessités de la vie, et qui n’a d’autre loisir que de chercher à se faire, par le travail, une place acceptable qu’il lui est permis. C’est pour cette jeunesse là qu’il faut poser les questions : quelles influences le personnalisme de Mounier peut-il avoir, quel crédit ? Quelle peut être sa portée et surtout sa place au sein des problèmes africains d’aujourd’hui ? Peut-il aider ? quel « message » ou quel enseignement peut-il délivrer pour les jeunes, susceptible de ménager une issue à travers les désordres du moment ? Comment rompre avec les pensées dépassées et périmées pour reprendre à nouveaux frais l’interrogation africaine sur le monde ? Se poser de telles questions, c’est chercher à situer Mounier dans les problèmes africains d’aujourd’hui.
 
Le personnalisme comme « lieu » de construction de l’avenir.
 
Nous voudrions penser sans dogmatisme que la pensée du philosophe Emmanuel Mounier constitue, ou peut constituer, si on la comprend bien, un « lieu » de construction de l’avenir, une référence pour les jeunes générations de notre Continent, déçus du marxisme, du socialisme pur et dur, du pharaonisme, de l’authenticité à la Mobutu, de la négritude et du panafricanisme. La première chose à noter  pourrait être ceci : Mounier a été très proche de la jeunesse de son temps. Dans son Avant propos à «Révolution personnaliste et Communautaire », il écrit : «  La jeunesse est ce qu’elle est. Injuste, brutale, ingénue, rebelle tant qu’elle peut aux références et aux déférences… ». Ailleurs, et dans le souci de l’équilibre, il écrit «  Jeunesse, énergie, réveil, oui. Et qu’il en soit fini du règne des vieillards, des idées mortes et des courages mous. Mais que l’appel à la jeunesse soit un appel à l’ardeur de la foi, à la simplicité du cœur, non pas à la brutalité et à la confusion complaisante des forces vitales ou aux puérilités dangereuses des potaches armés ». (cf. Oeuvres Complètes, T.1, p.226)
 
            Disons que le philosophe a choisi de se battre en première ligne pour la vérité. En son temps, il a été l’un des premiers à dénoncer ce qu’il a appelé lui-même le « désordre établi », c’est-à-dire, l’injustice sociale, l’inhumanité des monopoles capitalistes, le mépris des valeurs. Il prônait une révolution communautaire, la lutte contre l’esprit bourgeois et en faveur des masses écrasées. Nul mieux et plus que lui, n’a insisté sur la nécessité de « refaire la réforme » ou comme il le dit, de « refaire la renaissance ». Sur la gravité de la crise actuelle : «  nous sommes à n’en pas douter, à un point de bascule de l’histoire. Une civilisation s’incline, une autre se lève ; chaque valeur éternelle est à reprendre dans sa pureté… pour assurer son entrée dans une nouvelle chair… » écrit-il. Dans le domaine politique, économique, social et spirituel, Mounier donne le vrai sens de l’homme. Il aide à redécouvrir l’unité de l’humain, c’est-à-dire l’être intégral : « Notre domaine, écrit-il, est d’abord la recherche d’un humanisme… Ce que deviendra l’homme demain nous intéresse beaucoup plus que les jeux du pouvoir ».
 
Mounier rejoint les grands humanistes dans sa volonté de favoriser au maximum l’épanouissement de la vie intérieure, la libération de l’être, l’élan vers l’absolu, la recherche d’une réalité qui nous dépasse, « une réalité qui nous pénètre, nous engage tout entiers en nous tirant au-delà de nous même ». Y a-t-il mieux pour faire « germer » dans l’esprit de la jeunesse africaine ce qu’il faut exactement comme pensée, engagement et comportement pour bâtir une Afrique où tous les hommes sont heureux de vivre ? La foi imperturbable que Mounier a eu en la personne humaine, doit bousculer la conscience de la jeunesse africaine au plus profond d’elle-même. Ainsi, l’avenir qui se cherche aujourd’hui, ici et maintenant, trouvera un véritable socle nourricier dans cette réalité ouverte qu’est la personne humaine.
 
Dire « non  » à la mondialisation du désordre.
 
            Aujourd’hui, ils sont nombreux parmi les jeunes, ceux qui croient que la renaissance africaine passera par le développement des techniques et par les idéologies politiques, économiques et même sexuelles sur fond d’une liberté exprimée sans limite. Mounier souffle à l’oreille de la jeunesse, les mots que voici : « Une civilisation ne tient son âme et son style essentiel ni du seul développement de ses techniques, ni du seul visage de ses idéologies dominantes, ni même d’une réussite heureuse des libertés conjuguées. Elle est d’abord une réponse métaphysique à un appel métaphysique, une aventure de l’ordre de l’éternel, proposée à chaque homme dans la solitude de son choix et de sa responsabilité ». ( Refaire la Renaissance, p.23). Il se peut que cela sonne trop philosophique dans les oreilles de beaucoup de jeunes, eux qui ne sont plus habitués à penser. Mounier peut préciser sa pensée : «  seuls un travail visant au-dessus de l’effort et de la production, une science visant au-dessus de l’utilité, un art visant au-dessus de l’agrément, finalement une vie personnelle dévouée par chacun à une réalité spirituelle qui l’emporte au-delà de soi-même, sont capables de secouer le poids d’un passé mort et d’enfanter un ordre vraiment neuf ». ( R.R, p.23)
 
            Ce sont les plus médiocres parmi les jeunes qui se satisfont du monde présent tel qu’il va. A une époque où la plupart d’entre eux acceptent et se soumettent assez trop facilement à tout, dans un monde d’imposture, Mounier les invitent à dire  : Non avec colère. Non à la drogue, non à l’argent facile qui empoisonne irrésistiblement les cœurs, non au sexe qui colonise, à la mondialisation du désordre, à la politique qui se réduit tous les jours à des combinaisons électorales et à l’élaboration de solutions bâtardes, fruits de compromis et de marchandages sans fin. Non ! Tout simplement, à toutes les idéologies modernes qui perdent la mesure de l’humain. Il s’agit de se dresser contre ce monde qui sévit et emporte la jeunesse sur son passage. « Si notre combat a un sens, comme l’écrit Jean Pierre Maxence, c’est celui d’une génération qui, pour se trouver une raison de vivre, qui, pour vivre, a dû constamment s’opposer à l’atmosphère et aux attentes de son temps ». Ce que nous attendons de la génération africaine actuelle, c’est qu’elle cultive en elle la volonté de mettre fin au désordre politique, économique et social de notre temps. C’est la volonté de rompre avec le monde actuel dans lequel la tricherie est devenue la règle du jeu mais où personne n’a le courage suffisant pour dénoncer les mœurs qui ne peuvent mener qu’à la catastrophe. L’homme est grand par ses inventions, c’est-à-dire par ses découvertes, par ce qu’il reçoit plus que par ce qu’il fait ou crée. Notre jeunesse sera-t-elle capable d’inventer un ordre nouveau ? Apprenons à ne pas désespérer d’elle.
 
 
 
 
 
Bibliographie:
 
BECAUD J., L’action, instrument d’évangélisation, éd. ouvrières, Paris,1955,174p
 
COMBLIN J., Echec de l’Action catholique ? , Ed. universitaires, paris,1961,172p.
 
CHOLVY Gérard, Mouvement de jeunesse. Chrétiens et juifs : socialisation juvénile dans un cadre européen 1799-1968, éd. Cerf, Paris, 1985,432p
 
DEL BAYLE J.L., Les non-conformistes des années 30. Une tentative de renouvellement de la pensée politique française, éd.seuil,Paris,2001,562p
 
DORE J., L’Action catholique aujourd’hui et demain, in D.C,n° 1974, déc. 1998, pp1181-1191.
 
DUMERY.H., La tentation de faire du bien, Seuil, Paris, 1956,320p
 
GARRONE (Mgr), L’Action catholique, Arthème Fayard, Paris, 1958, 127p
 
GILLOUX, Mounier face aux jeunes, Planète Plus, n° 17, août 1970,pp 121-126
 
Le GOFF J., La pensée de l’action chez Emmanuel Mounier, in Bulletin des Amis d’Emmanuel Mounier, n°66,Octobre 1986,pp2-14
 
LORENZO A., Influence de la pensée et du témoignage de Mounier au Brésil, in Bulletin des Amis d’Emmanuel Mounier, n°73-74,mai 1990,pp 41-45.
 
LUROL G., Emmanuel Mounier, Genèse de la personne,T.1, éd. l’Harmattan, Paris, 2000,251p.
 
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MOUNIER E., Œuvres Complètes, T.I et II, éd. seuil, Paris, 1962.
 
PETIT J-F., Penser avec Mounier. Un éthique pour la vie, Chronique sociale, Lyon,2000,175p.
 
SAGADOU J-P., LA J.E.C : Pour un renouveau au Burkina-Faso (Essai théologique et pastoral), Grand Séminaire St Jean, Mémoire de théologie, Ouagadougou, juin 2000,71p
 
VIRGOULAY R., Philosophie et théologie chez M. Blondel, Cerf,Paris,2002,213p
 
WINOCK M., « Esprit ». Des intellectuels dans la Cité 1930-1950,éd.seuil, Paris,1996,499p
 
 
40 P. FRAISSE, L’espoir des désespérés, in Le personnalisme d’Emmanuel Mounier, hier et demain, Seuil, Paris,1985,p.245
 
41 Cité par D.FEDIEU,Op.Cit.,p.23
1 Cf. Archives- Bibliothèque E.Mounier, Châtenay-Malabry, Art. 1947-1948. D5
2 Œuvres Complètes, éd. du seuil, Paris, 1962, T.III
[1] Cf. Archives-Presse,P.3, Bibliothèque E. Mounier, Châtenay-Malabry.
[2] cf. . L’homme noir face au christianisme,­1963.
[3] E.NJOH-MOUELLE, De la médiocrité à l’excellence… éd. Du Mont Cameroun, 1988, p.31
[4] V.TRIEST, Plus est en l’homme : le personnalisme vécu comme humanisme radical, éd. ,P.I.E-Peter Lang, Bruxelles-Berne, 2000, p.195.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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