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4 octobre 2006 3 04 /10 /octobre /2006 13:34

Emmanuel Mounier et la renaissance de la JEC (suite et fin)

 par Jean Paul Sagadou

 

3)         La pratique théologique dans le contexte culturel et ecclésial des années 1930.

 
Dans le climat post-moderniste des années 30, la théologie cherchait à discerner dans l’expérience humaine, individuelle ou collective, les « signes des temps ». Il s’agissait pour elle, d’être présente à son temps pour repenser le message chrétien à partir de ses sources en vue de son insertion dans le mode contemporain. M.D Chenu (1895-1973), H. De Lubac (1896-1971), et Y.Congar sont entre autres les représentants de cette théologie qui se veut nouvelle par rapport à celle traditionnelle et classique qui refusait le lien entre le naturel et le surnaturel. La composante interne de la pratique théologique de ces « nouveaux théologiens », comme on les appellera, était centrée sur la notion de la « présence à son temps » ; M. D Chenu expliquait cette notion en ces termes : « être présent à son temps (…) théologiquement parlant, c’est être présent au donné révélé de la vie présente de l’Eglise et l’expérience actuelle de la chrétienté ».17
 
Dans le concret, cela se manifeste par leur contact avec la culture ambiante et l’attention qu’ils portent aux sollicitations apostoliques les plus diverses du moment. « La Bible d’une main, le journal de l’autre » selon la célèbre boutade de Karl Barthes signifiant l’engagement qui était le leur dans l’Eglise et dans la société.
En général, leurs réflexions cherchaient à donner des réponses ayant prise sur le monde tel qu’il est. Ils veulent « incarner l’Evangile dans le temps » (P.Chenu). C’est là, une nouvelle façon de réfléchir, qui tient compte du réel quotidien et qui leur permet de rester solidaires des mouvements historiques les plus significatifs de leur temps. Ils seront les premiers à favoriser l’émergence d’une véritable théologie de l’action catholique et de l’apostolat des laïcs.
 
IV. Emmanuel Mounier : « une référence essentielle ».
 
            Jean Baboulène, ancien jéciste écrit : « Mounier fut une référence essentielle pour ceux qui cherchaient à trouver un comportement neuf à travers l’action catholique ».18 Dans les pages qui suivent, nous allons essayer de montrer que la pensée de Mounier peut encore aider un mouvement comme la J.E.C à se refaire une nouvelle face. Nous savons que c’est un penseur très peu connu, c’est pour cela qu’il est bon de reprendre ici, de façon générale quelques aspects du personnalisme, de mieux dire ce qu’il est, pour permettre aux jeunes d’aujourd’hui de se l’approprier.
 
A)        A la découverte d’Emmanuel Mounier.
 
1)         Des origines paysannes.
 
Emmanuel Mounier est né le 1er avril 1905 à Grenoble en France. Ses grands-parents maternels et paternels étaient pauvres, d’origine paysanne. Son père était pharmacien à Grenoble, de santé fragile, gagnant tout juste de quoi faire vivre sa famille, et n’ayant jamais assez pour acheter la pharmacie où il travaillait. Sa mère, douce et réservée, élevait les enfants et tenait le foyer. Sa sœur aînée, Madeleine, qu’il aimait beaucoup, sera longtemps sa confidente féminine avant qu’il ne rencontre Paulette Leclercq qui deviendra Madame Mounier en 1935. Le climat familial n’est pas clos : on y lit beaucoup, on y discute. Famille sérieuse, pieuse, modeste comme on n’en trouve plus tellement de nos jours. 19
 
2)         Un élève studieux.
 
Emmanuel Mounier est marqué dès son enfance, par une timidité congénitale qui s’allie bien à cette modestie provinciale, en même temps qu’à ce mélange d’humilité et de fierté des paysans dauphinois. De tempérament, il est calme, méthodique, méditatif. C’est avec retard qu’il entreprend ses études, éprouvé par une surdité partielle et une vue très affaiblie d’un œil causé par un accident sur une cour de recréation. Cela l’empêche de s’affirmer comme il veut. Mais il est intelligent, travailleur, appliqué et, comme on dit, « plus mûr que son âge ». Au lycée, en classe de seconde et de première, il est « l’as » en français avant de l’être en philosophie lors de la classe de terminale. Mais il a le sentiment de perdre son temps en section scientifique.
 
3)         Face aux événements.
 
Sorti du lycée en 1924, il n’ose pas refuser à ses parents, qui le pensent « trop porté à la méditation ». Ceux-ci veulent lui « ménager une vie active ». Ils le poussent à poursuivre les études en médecine. Mounier croit alors que la carrière littéraire à laquelle il songeait est brisée et, désespéré après s’être littéralement jeté dans le travail, commence à ne plus s’alimenter. Il fait alors une retraite fermée, prêchée à Saint-Robert par le Révérend-Père Décisier, qu’il connaît à l’A.C.J.F. dont il est alors membre. Il y lit « en lettres de feu la nécessité de bifurquer ». Trop ému pour le leur dire, il écrit à ses parents, qui acceptent sa décision. Ayant entendu des conférences de Jacques Chevalier sur Malebranche et sur César Franck, il vient le trouver, avec son père, qui l’accompagne, le 15 mars 1924, et lui demande de se mettre sous sa direction philosophique.
 
            Pour ce grand timide qu’était Mounier, dénouer ainsi cette « première souffrance » est un véritable  « coup d’audace » qu’il avait cru impossible ; comme il le dira plus tard, en 1945, « la famille n’est pas une facilité confortable, mais la plus forte difficulté spirituelle qui soit sans doute placée sur notre chemin ».20 Plus profondément, c’est le premier acte personnel d’Emmanuel Mounier, vécu dans l’intimité et à la racine de sa foi. Il a 19 ans. De cette décision et sortant brusquement de l’obéissance familiale sur l’axe de sa vocation, il gardera cette « alliance des contraires », si difficile à décrire et qui va soutenir son œuvre et sa vie : l’appel aux autres naissant du recueillement sur soi, la force dans du mou et du violent, mais un homme à la fois irréductible et offert.
 
Le philosophe en herbe.
 
            Pendant trois ans, de 1924 à 1927, Mounier suit les cours de Jacques Chevalier à la petite université de Grenoble qui, la ville n’ayant pas alors d’ambition de capitale, est isolée des grands circuits socio-intellectuels et culturels parisiens et sorbonnards. La saignée de la guerre de 1914-1918 ayant accusé le vieillissement de la France, pour la plupart des survivants qui leur donnent des cours sont des maîtres assez âgés. Jacques Chevalier fait exception à la règle : arrivé à la Faculté des Lettres de Grenoble en 1919, il se présente comme un « jeune maître » apprécié de tous.
            Chevalier considérait en effet qu’il y avait danger grave pour les philosophes à « couvrir leur pensée d’un langage spécial qui risque d’écarter d’eux à tout jamais la grande masse ». Aussi conviait-il les Grenoblois à des leçons publiques où il alliait son talent d’orateur à une capacité de faire vivre les idées, de les rendre présentes à un public ignorant.
 
            Entré en apprentissage philosophique par l’intermédiaire de cet homme qui, dira-t-il, « encouragea son vice » - « lisez peu, disait Chevalier, et méditez profond », Mounier devient « élève de J.Chevalier et fidèlement attaché à lui ». Auprès de Chevalier, Mounier acquiert une  méthode de recherche qui oriente sa réflexion à l’opposé de toute construction systématique et artificielle. Chevalier apprend à Mounier « un réalisme fécond qui tient compte de l’individuel et de notre personne », qui permet une attitude de recherche. Ne jamais fermer l’horizon par des solutions toutes faites, donner des directions de recherche sans jamais clore, aimer aussi en la vérité cherchée ceux qui la cherchent, considérer que « le mystère est au-dessus de la raison et non par contre », qu’il nous traverse et nous stimule, telles sont les lignes de la philosophie communiquée à Mounier, une philosophie humaine au plein sens du mot, accessible à tous malgré la complexité du réel. Ecouter, accueillir, assimiler avant de manifester sa propre démarche, voilà la méthode synthétisée.
            En juin 1927, à 22 ans, Mounier présente avec succès son diplôme d’Etudes Supérieures intitulé : Le conflit de l’anthropocentrisme et du théocentrisme dans la philosophie de Descartes
 
Arrivé à Paris pour préparer l’agrégation, il souffre d’une solitude renforcée par la mort d’un de ses amis. Il n’accepte guère l’idéalisme qui règne en Sorbonne, ce qui ne l’empêche pas d’être reçu second à l’agrégation de philosophie en juin 1928, juste après Raymond Aron, l’année où Sartre échoue.
 
            Jeune agrégé à la recherche d’un sujet de thèse, il se lance dans un activisme tourbillonnant. Il fréquente régulièrement Jacques Maritain, le grand philosophe catholique de l’époque qui cherche à incarner dans le temporel, « la primauté du spirituel. » Il se lance dans la lecture des œuvres de Péguy, ce qui nous vaudra son premier livre La pensée de Charles Péguy.
 
5)         Mounier : homme d’action, fondateur de revue.
 
A 27 ans et sans ressources financières particulières, Emmanuel Mounier s’attache à la fondation d’une revue : la revue Esprit. Il est persuadé avec d’autres, que la crise de civilisation d’alors est « totale ». Le premier article, en octobre 1932 s’intitule : « refaire la renaissance ». Il se trouve aux premières loges pour commenter les grands événements : la montée du fascisme en Allemagne qu’il dénonce tout de suite, l’arrivée du Front populaire, la guerre d’Espagne, les purges staliniennes. Sa revue est une revue qui rassemble aussi bien les croyants que des incroyants, des chrétiens que des juifs ou des agnostiques. Jacques Maritain voulait que la revue Esprit soit attachée à l’Eglise catholique, ce que ne souhaitait pas Mounier. Il préfère réaliser un pluralisme que nous pouvons considérer comme rare pour son temps. Mounier y précise ses positions.
 C’est ainsi que le personnalisme se crée progressivement ; en essayant à la fois « d’affranchir le sens de la personne des erreurs individualistes et le sens de la communion des erreurs collectivistes ». De cette période date le Manifeste au service du personnalisme et De la Propriété capitaliste à la propriété humaine. La défaite de la France et la création du régime de Vichy place la revue Esprit dans une position difficile : on cherche à s’attirer ses bonnes grâces alors que selon les termes du philosophes Blondel elle fait « de l’armement spirituel clandestin ». Elle sera d’ailleurs interdite, et Mounier est placé en internement administratif pour collaboration à la Résistance. Il en profite pour rédiger son très gros Traité du Caractère.
 
            Réfugié dans la Drôme, il se consacre à la lecture de Nietzsche, ce qui nous vaudra un de ses meilleurs livres l’Affrontement chrétien. A la libération, il refuse une carrière politique. L’équipe d’Esprit est élargie avec notamment quelqu’un comme Paul Ricoeur. La revue domine par la cohérence de son projet, l’ampleur de ses perspectives. C’est une période très féconde où le personnalisme est en débat avec l’existentialisme et le marxisme. Des œuvres fortes sont publiées : Une Introduction aux existentialismes (1947), Qu’est-ce- que le Personnalisme ? (1947, le petit « Que sais-je » ? Le Personnalisme(1949). Mounier structure sa vie dans un projet communautaire à Châtenay-Malabry, avec notamment J. M Domenach, qui sera le directeur de la revue Esprit de 1957 à 1976. Mounier meurt le 22 mars 1950 à 45 ans d’un arrêt cardiaque lié au surmenage.
 
Emmanuel Mounier ou la construction d’une pensée.
 
1)         Le diagnostic d’une crise
 
            Emmanuel Mounier prend conscience qu’en plus de la crise économique, qui commença par le Krach boursier de Wall Street en 1929, une crise spirituelle et philosophique secoue le monde occidental. Une civilisation se meurt. Toutes les revues de l’époque, selon lui, semblent ne pas répondre aux questions importantes. Il souffre de plus en plus de voir le christianisme se corrompre avec ce qu’il a appelé le « désordre établi » (révolte contre la misère et l’injustice), avec ce monde bourgeois qui avilit l’homme par la possession, l’isole, l’oppresse. A ce niveau, Mounier estime qu’il est nécessaire de
 
« dissocier le spirituel d’avec la politique et plus spécialement…d’avec cette irréalité provisoire qu’on appelle la droite (…). A gauche passait par contre la majeure partie des forces neuves, tout le progrès social, à peu près tout le foisonnement des choses nouvelles en art et en littérature, et, ce qui est plus encore que tout cela, l’immense flux du désir de justice conservé sans compromission, presque sans éloquence, au cœur des masses travailleuses… Ainsi, pour les trois quarts de sa vie, l’esprit domiciliait à droite et résidait à gauche »21.
 
Mounier ne croit pas à une solution politique. Selon lui « la révolution sera spirituelle ou elle ne sera pas ». Il dénonce en particulier l’attitude consistant pour certains chrétiens, à séparer le spirituel de la réalité matérielle et sociale, d’avoir perdu cette soif de justice…
 
Il perçoit une crise totale de civilisation. Comment retrouver la vraie notion de l’homme en même temps qu’entreprendre une œuvre pour un monde neuf ? Un homme nouveau pour un monde nouveau est sa quête face à d’autres réponses qu’il considère faussées telles que le marxisme et les fascismes.
 
            Lorsque Mounier évoque la crise d’une civilisation, le « désordre établi », il dénonce d’une part la misère et d’autre part, la prédominance de l’avoir sur l’être, avec le triomphe de l’individualisme et le déclin des communautés. L’origine de ces maux réside dans la Renaissance et l’affirmation du sujet chez Descartes. Mounier accuse Descartes d’avoir coupé la matière de l’esprit, d’avoir balayé d’elle tous les appels et tous les échos qui l’unissaient à l’homme. Il faut donc « refaire la Renaissance », reconstruire un humanisme centré sur la personne. L’homme connaît en lui une tension entre l’individu, qui ne pense qu’à lui, et la personne qui est un être en relation avec les autres, « maîtrise », « choix », « générosité ». La personne répond à sa vocation, se construit, est ouverte à la transcendance. Pour devenir une personne, trois choses sont nécessaires :
 
La méditation : la personne répond à un appel, recherche sa vocation, ce pourquoi elle est au monde.
 
L’engagement : (cette notion d’engagement vient de Landsberg, un élève du grand philosophe Scheler. Nous aurons l’occasion de revenir largement sur l’engagement) « Nous appelons engagement – écrit Landsberg – l’assumation, concrète de la responsabilité d’une œuvre à réaliser dans l’avenir, d’une direction définie de l’effort allant vers la formation de l’avenir humain. »22
 
Le dépouillement : l’initiation au don de soi et à la vie aux autres, avec autrui.
 
2)         Mounier : un homme de dialogue.
 
Le personnalisme s’inspire du néo-thomisme, mais aussi de l’existentialisme allemand et de l’idéalisme russe. Pour Mounier, le conflit du matérialisme et de l’individualisme est artificiel, comme celui de l’individualisme et du collectivisme. Le Père Pouget, un vieux lazariste bibliste, chez qui Mounier allait (à partir de novembre 1927) travailler deux fois par semaines, lui fait entendre que les êtres sont moralement développables, qu’ils sont co-créateurs d’une œuvre divine inachevée, la liberté humaine œuvrant dans une création commune. Péguy lui lègue d’autres aspects, le réconcilie avec la terre. Il établit des passerelles entre l’idéalisme et la praxis. L’homme par son action terrestre peut participer à son salut. Le pôle prophétique et le pôle politique en l’homme communiquent, se nourrissent l’un l’autre. C’est parce qu’elle reste orientée vers la transcendance que la personne est capable d’agir dans l’histoire sans s’y perdre.
 
            Mounier s’oppose à l’individualisme, tout comme il combat les fascismes et le marxisme, ce qui ne l’empêche pas de condamner le capitalisme et la figure du bourgeois, au centre de ce monde déshumanisé. Le bourgeois est défini comme « l’homme qui a perdu le sens de l’être, qui ne se meut que parmi des choses, et des choses utilisables, destituées de leur mystère »23. Ou encore, « le bourgeois se laisse volontiers définir comme propriétaire : il ne fait que vouloir avoir pour éviter d’être. Mais les pauvres en esprit possèdent le monde »24 .
 
Il rejette le marxisme, car à la base il reste « une négation fondamentale du spirituel comme réalité autonome, première et créatrice… Il ne voit dans la réalité spirituelle que reflets idéologiques, à tout le moins, en état second de l’être. En second lieu, il ne fait nulle place, dans sa vision ou dans son organisation du monde, à cette forme dernière de l’existence spirituelle qu’est la personne, et à ses valeurs propres : la liberté et l’amour»25. Le marxisme ne peut constituer une voie à suivre tout comme les fascismes. De 1932 à 1934, les fascismes préoccupent Mounier. Il dénonce un « pseudo humanisme, pseudo spiritualisme qui courbent l’homme sous la tyrannie des « spiritualités » les plus lourdes et des « mystiques » les plus ambiguës : culte de la race, de la nation, de l’Etat, de la volonté de puissance, de la discipline anonyme, du chef, des réussites sportives et des conquêtes économiques »26. La négation de la liberté des personnes, du libre choix l’inquiète. Le fascisme conduit à « un délire collectif, qui endort en chaque individu sa mauvaise conscience, épaissit sa sensibilité spirituelle, et noie dans des motions primaires sa vocation suprême ». Pour toutes ces raisons Mounier condamne le marxisme et les fascismes, qui sont contraires à la révolution personnaliste tel qu’il l’entend. 
 
            Dans l’œuvre de Mounier et sa vie, nous pouvons retrouver des éléments qui sont chers à la J.E.C : La foi, la raison, l’action, l’engagement etc. La rencontre de la J.E.C avec le personnalisme de Mounier peut aider le mouvement à se refaire réalité attrayante pour les jeunes. Voyons de plus près les convergences entre le personnalisme et la J.E.C.
 
C)        Une pensée qui s’incarne dans les réalités de la vie.
 
1)         Les convergences entre pédagogie de l’action et méthode personnaliste.
 
            Il est intéressant de noter tout d’abord les accords qui existent entre la pédagogie de l’action telle qu’elle est vécue dans les mouvements d’Action catholique, et la méthode d’approche que le personnalisme fait de la réalité.
 
Il faut retenir que le personnalisme est un effort de réflexion qui repose sur l’affirmation fondamentale de l’existence concrète des personnes. Il ne procède pas d’abord par des définitions extérieures ou abstraites, mais suivant une dialectique qui essaie de rejoindre la réalité intérieure et inépuisable des sujets, saisis dans la situation concrète où chacun se trouve engagé.
 
 Le personnalisme cherche à atteindre l’existence personnelle et concrète des personnes, tout comme la « révision de vie », en J.E.C, se construit « à même la vie », « à ras de terre », si l’on peut dire ou, plutôt, à partir des relations humaines concrètes.
 
Le personnalisme considère la personne dans son ouverture aux autres avec qui elle engage nécessairement le dialogue afin de s’achever pleinement au sein de la communauté. En même temps il ne néglige pas la vie intérieure. Il situe l’équilibre entre une intériorisation excessive qui briserait la présence au monde, et l’engagement qui permet à la personne d’exercer sa liberté créatrice28. La J.E.C se veut aussi « levain dans la pâte », « présence au monde » et contact permanent avec le Christ.
 
2)         Un Retour aux sources.
 
            L’historien Michel Winock écrit : « C’est en 1929 qu’est fondée la Jeunesse Etudiante Catholique (J.E.C), peu de temps après la J.O.C (Jeunesse Ouvrière Chrétienne) : « Esprit » (revue fondée par Mounier en 1932, porte-parole du personnalisme) trouvera dans les cadres de celle-ci, dans les troupes de celle-là une audience privilégiée ; assurément Emmanuel Mounier et les autres pères fondateurs ne désiraient pas s’en tenir à ce terrain là, mais c’est sur ce terrain-là qu’ils furent d’abord attendus, c’est sur ce terrain qu’ils furent d’abord écoutés »29.
 
En fait, au temps de la première J.E.C, en France, l’authenticité chrétienne, la valeur intellectuelle et la grandeur spirituelle de la pensée de Mounier ne faisaient aucun doute. Ainsi, philosophie de la personne engagée, son personnalisme avait inspiré la J.E.C dans ses débuts, ainsi que d’autres mouvements sociaux d’origine chrétienne tels que la Confédération Française des travailleurs Chrétiens (C.F.T.C), l’Action Catholique Ouvrière (A.C.O) ; la J.O.C etc. Emmanuel Mounier est à l’origine de la réconciliation du monde chrétien avec la politique. Il s’agit donc, d’un retour aux sources qui permettra de donner à la J.E..C une figure nouvelle.
 
 
3)         L’expérience personnaliste de la Jeunesse Universitaire Catholique(J.U.C) du Brésil.
 
            Dans sa thèse sur Les étudiants chrétiens et la politique au Brésil30, le sociologue brésilien Luis Alberto Gomez de Souza écrit : « Nous pouvons constater, que pendant les années 60, ce sont surtout des penseurs français tels que Mounier, Lebret, Maritain, Teilhard de Chardin, Chenu, Congar et De Lubac qui au Brésil, nourrissent la réflexion et les engagements des aumôniers et des jeunes universitaires »31. En effet, c’est dans les années 60 que la jeunesse brésilienne a découvert le personnalisme par quelques-uns de ses aumôniers. Le personnalisme va avoir une influence extraordinaire dans le rayonnement et dans les options des mouvements d’action catholique, plus précisément dans les options de la Jeunesse Universitaire Catholique (J.U.C) brésilienne.
 
            Le Frère dominicain Jean Cardonnel et le Père Jésuite Henrique Claudio de Lima Vaz, sont ceux qui ont été le plus influencés par la pensée de Mounier. Aumôniers dans le milieu étudiant, ils vont à leur tour aider intellectuellement et dans l’action les jeunes militants chrétiens à réfléchir sur leurs engagements. Les textes sur le personnalisme étaient lus, discutés et médités au niveau national. A cette époque les chrétiens du Brésil étaient bouleversés par ce que Mounier a appelé le « désordre établi », c’est-à-dire, par l’injustice des structures de leur pays sous-développé et l’éloignement de l’Eglise officielle face aux problèmes du peuple. Liés surtout aux groupes d’action catholique (J.U.C ; J.E.C), les chrétiens vont s’engager au nom de leur foi, y compris dans le champ politique, pour la promotion de l’homme. Il est d’ailleurs intéressant de noter - au passage - que c’est dans le personnalisme d’Emmanuel Mounier tel qu’il était vécu par la J.U.C, que le Père Gustavo Gutierrez, aumônier des étudiants catholiques au Pérou vers les années 60, trouvera certaines intuitions fortes qui allaient inspirer sa théologie de libération32.
 
            Le personnalisme est une « pensée germinatrice », capable de proposer des perspectives, des méthodes et faire naître des exigences qui s’appliquent à des réalités variées. Il manifeste un intérêt particulier pour des thèmes comme l’engagement, l’action, la responsabilité et le témoignage. Ces thèmes sont constamment l’objet des débats des jécistes. On peut donc penser que Mounier et son personnalisme peuvent être un horizon et une référence majeurs pour les réflexions et l’action de la J.E.C en Afrique. Avec le personnalisme, les jécistes peuvent approfondir leurs propres racines et aider le mouvement dans son développement.
 
V.        Le personnalisme : au service du renouvellement de la J.E.C
 
            Il s’agit de voir ici de façon assez précise les domaines dans lesquels le personnalisme pourrait aider le Mouvement J.E.C à renouveler sa face en Afrique.
 
1)         Pour créer une cité fraternelle
 
Nous ne sommes pas seuls au monde. La question de la gestion des rapports avec les autres se pose. Comment régir nos rapports avec l’autre ? Cette question de l’autre est une problématique importante en ces temps où un certain nombre de repères simples de la relation à l’autre deviennent de plus en plus difficiles. Si nous acceptons que l’autre soit « aussi » une personne, cela ne peut nous engager que dans la voie de la fraternité réelle. Pour Mounier « la personne est dans son être même communication, maîtrise et générosité. ». C’est donc un être tourné vers l’autre. Quand on se tourne vers l’autre, on le prend aussi en compte, et en le prenant en compte, on tient compte de lui dans son action.
 
C’est dans cette ligne que doit s’engager la J.E.C africaine, si elle veut participer à la construction de nos nations. Créer une citoyenneté forte, c’est d’abord se tourner vers l’autre. L’acte premier de la personne, c’est de susciter avec d’autres une société de personnes dont les structures, les mœurs, les sentiments et finalement les institutions sont marquées par leur nature de personne. Plusieurs étapes sont indispensables pour la personne : il faut d’abord  « sortir de soi » en luttant contre l’égocentrisme. Ensuite il faut « comprendre » en se situant au point de vue d’autrui, et finalement « prendre sur soi », « donner », « être fidèle ».
 
Ces exigences symbolisent pour la personne la volonté d’arriver à « l’unité de l’humanité », idée clef du personnalisme. Car, il n’y a pour le chrétien, pour le jéciste que des hommes tous créés à l’image de Dieu et tous appelés au salut du Christ.
 
2)         Pour réconcilier théorie et pratique au sein de la J.E.C.
 
Pour Mounier, il ne suffit pas de comprendre, il faut faire.
 
« Notre but, le dernier, écrit-il, n’est pas de développer en nous ou autour de nous le maximum de conscience, le maximum de sincérité mais d’assumer le maximum de responsabilité et de transformer le maximum de réalité, à la lumière des vérités que nous aurons reconnues »33.
 
Si les jécistes veulent donner un sens à leur vie, ils doivent agir et participer à l’histoire des sociétés dans lesquelles ils vivent. L’action sera le moyen d’aller plus loin dans leurs vocations personnelles. « Faire, ce n’est pas s’agiter. C’est à la fois me faire à travers mes actes et façonner la réalité de l’Histoire »34.
 
3)         Pour penser ensemble le spirituel et le politique.
 
            Pour Mounier, il existe un primat du spirituel sur le politique.
 
« Le politique peut être urgent, il est subordonné. Le dernier point que nous visons, ce n’est pas le bonheur, le confort, la prospérité de la cité, mais l’épanouissement spirituel de l’homme (…), le désordre nous choque moins que l’injustice. Ce que nous combattons, ce n’est pas une cité inconfortable, c’est une cité mauvaise. Or, tout péché vient de l’esprit, tout mal de la liberté. Notre action politique est donc l’organe de notre action spirituelle, et non l’inverse »35.
 
Cela signifie pour la J.E.C  qu’il faut qu’elle s’engage à agir, à transformer la société, à la révolutionner. Mais il s’agit d’abord d’une révolution intérieure, car l’oppression et le désordre sont au fond du cœur de chaque homme. Il s’agit pour les jécistes de changer d’abord le cœur de leur cœur. Une révolution personnelle qui exige une certaine cohérence entre les idées, les paroles et les actes.
« Nous appelons révolution personnelle cette démarche qui naît à chaque instant d’une prise de mauvaise conscience révolutionnaire, d’une révolte d’abord dirigée par chacun contre soi, sur sa propre participation ou sa propre complaisance au désordre établi, sur l’écart qu’il tolère entre ce qu’il sert et ce qu’il dit servir – et qui s’épanouit en une conversion continue de toute la personne solidaire, paroles, gestes, principes, dans l’unité d’un même engagement »36.
 
La révolution personnaliste ne s’adresse pas qu à une élite. Ce n’est pas une révolution d’intellectuels. C’est quelque chose qui se réalise dans les comportements de la vie quotidienne. La philosophie de Mounier est une permanente invitation à penser par soi-même. C’est une sagesse vivante qui peut infuser aux mouvements comme la J.E.C une sagesse qui oriente sans absorber, qui modifie de l’intérieur sans forcer.
 
4)         Pour enraciner le jéciste dans le réel.
 
Le réel, c’est nous-mêmes. La première et fondamentale réalité qui puisse exister, c’est notre personne. Et on n’a pas besoin du « cogito ergo sum » de Descartes pour s’en rendre compte. Cela dit, le réel, c’est aussi les autres, le monde et Dieu lui-même. Les jécistes d’aujourd’hui ne semblent pas bien se situer correctement par rapport à ce réel. Il y a, de façon générale, comme une sorte de crise d’identité chez les jeunes africains. Une crise qui se manifeste par le fait que les jeunes ne savent plus eux-mêmes qui ils sont et ce qu’ils font. Le dialogue et le « vivre ensemble », malgré les grands rassemblements, ne sont pas évidents. Ils sont marqués par la société individualiste dans laquelle ils vivent. Les idées fortes que le personnalisme met en avant, c’est que chacun de nous se construit par la réponse qu’il donne aux événements et aux situations qu’il rencontre. Cette réponse s’inscrit toujours dans un contexte communautaire. Chacun ne peut se construire que dans la relation aux autres, dans la communication et dans la disponibilité.
 
Le personnalisme pourra aider les jécistes à vivre une plus grande proximité. C’est une de ses leçons essentielles : promouvoir une qualité de vie plus grande et des encouragements à tous les niveaux pour faire grandir ensemble des personnes. Le personnalisme peut être perçu comme une éthique pour la vie37. En effet, le personnalisme éveille, appelle, accompagne et incite à penser son expérience propre en lien avec les autres et avec Dieu. Vivre des engagements de proximité signifie pour les jécistes, avoir une prise sérieuse sur le terrain d’intervention et savoir créer une convivialité forte.
 
5)         Renouveler les valeurs.
 
Dans les discours, les attitudes et les comportements des jeunes, il y a une certaine distance entre le récit plus ou moins théorique que l’on fait des pratiques, et les pratiques elles –mêmes. Le théologien Joseph Doré appelle cela « le jeu des discours ». Des discours qui versent dans l’irréel et l’abstraction et finissent, selon ses mots, ad intra comme ad extra, par perdre beaucoup de leur crédibilité.38 L’un des domaines où se joue le plus ce jeu des discours et où se révèlent les comportements les plus contradictoires, est bien celui de la sexualité. En dépit de nombreux thèmes traités sur cette question au sein du mouvement et malgré la morale sexuelle chrétienne qui leur est proposée, la sexualité reste très mal comprise dans le milieu des jeunes. La conséquence, c’est que la valorisation de tout ce qui est lié au corps s’exerce au détriment du développement des facultés spirituelles, intellectuelles et morales des jeunes.
 
Le personnalisme invite à purifier les valeurs en insistant sur la notion de responsabilité et le sens méritoire qu’il y a à lutter contre tout ce qui peut aliéner le corps et l’esprit. Le personnalisme recommande de rompre avec tout ce qui n’est pas conforme aux valeurs de la personne. Dans la perspective de Mounier, les composantes de la richesse de la conscience morale ne peuvent être autre chose que la puissance d’aimer vraiment, le goût du service, la rigueur spirituelle. Aucune société ne peut se passer de repères éthiques. Initier les jeunes à la pratique du jugement moral, voilà pour nous une tâche urgente. Former les jeunes à discerner les enjeux éthiques dans toute circonstance et en toute situation, proposer à leur conscience des moyens de s’orienter dans le monde des valeurs, voilà l’aventure que propose le personnalisme.
 
6)         Favoriser un engagement réel et pluriel
 
La tradition historique de la J.E.C montre qu’elle a souvent partagé certains idéaux de la gauche tels que la justice sociale, la répartition plus juste des richesses et du travail, l’égalité des chances etc. La J.E.C peut se révéler comme un mouvement prophétique si elle se réconcilie avec la politique, entendue au sens où l’homme a à faire à l’homme pour habiter, éduquer, soigner, juger, pour donner une vision juste de l’homme et de la société. Il s’agit de restaurer la noblesse du politique, de « réhabiliter la politique » pour reprendre les mots des évêques de France. On est loin ici de la politique politicienne qui est mensonge et tromperie. Pour éviter les ambiguïtés d’une ouverture aux problèmes à dimension socio-politique, Emmanuel Mounier peut être éclairant. Il est en effet, l’un des rares chrétiens qui ont le mieux compris l’articulation entre engagement socio-politique et engagement chrétien ; avec lui, on peut « être dans la politique sans être du politique », engagé et dégagé à la fois. Mounier sait que l’homme n’a ni dans le politique ni dans le social l’essentiel de sa destinée, mais il a bien vu aussi le sérieux du politique, comprenant que s’il n’est pas premier dans l’ordre de la valeur, il peut l’être dans l’ordre de l’urgence39.
 
C’est à travers des engagements multiples que les jécistes éprouveront l’authenticité de leur spiritualité. Il s’agit de ne pas tricher avec les exigences de la terre et de travailler pour la promotion de la personne humaine. La paix, la justice, l’égalité et la liberté ont besoin de sérieux artisans sur la terre. Les jécistes ont tout pour être ces artisans là. Il serait donc tout à fait pertinent que la J.E.C améliore ses réseaux d’information et de formation ( politique, religieuse, éthique etc.), de partage et d’action, tout en étant au courant de ce qui se passe à l’intérieur du mouvement et rester en lien avec l’extérieur.
 
Le personnalisme, il faut le redire avec Paul Fraisse, « n’est pas une doctrine, un système, voire une revue, il est l’utopie fondamentale qui doit régir nos pensées et guider nos pas. Exigence essentielle, elle est la référence constante de nos conduites et de nos jugements »40. Nous pouvons continuer à penser que le personnalisme peut être un ressort puissant pour la renaissance de la J.E.C. Il peut donner des raisons de vivre et le courage de rompre avec le monde actuel dans ce qu’il a de vicieux et de se préparer aux tâches auxquelles nous sommes confrontés aujourd’hui.
 
 

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